Tout, tout de suite – Morgan Sportès

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Bagneux, début de l’année 2006…
Après plusieurs kidnappings ratés, Yacef et sa bande parviennent enfin à réussir leur premier rapt. Aguiché par une jeune fille plutôt sexy, la victime se laisse lentement entraîné vers un piège dont il n’en sortira pas vivant. La victime s’appelle Elie, il est jeune et il est choisi parce qu’il est Juif. Le fait d’être juif, pour Yacef signifie forcément être riche, et, au pire, même si la cible n’est pas riche, la communauté juive est unie et peut s’entraider pour payer une rançon. Cependant, le chef de la bande se trompe et se laisse aveugler par des idées profondément stéréotypées. Elie n’est pas riche. Il vient d’une famille plutôt modeste et lui-même est vendeur de téléphones mobiles.
Le kidnapping d’Elie qui devait durer initialement trois jours durera en fait trois semaines. Trois semaines de torture, d’humiliation s’ensuivront pour Elie durant lesquelles Yacef espérera tirer désespérément quelques euros. En vain.

 

Pour ma part, l’histoire du « gang des barbares » m’était totalement inconnue. Il faut dire que lors des faits, je n’avais que quatorze ans, âge auquel je ne s’intéressais pas vraiment à l’actualité. En débutant la lecture de ce livre, je ne savais donc que très vaguement de quoi il en retournait. J’ai eu l’occasion de rencontrer Morgan Sportes à la fête du livre de Saint Etienne l’an passé, au cours de laquelle j’ai pu entendre l’auteur nous décrire son roman, nous décrire les failles de notre société. Mais je dois dire que je ne m’attendais pas à cela. Et là, c’est le choc… Le choc car la violence, la haine, le dégout, le racisme m’ont sauté aux yeux. Je suis ressortie de cette lecture l’esprit ailleurs, le cœur retourné, complètement chamboulée.
Il faut dire que l’auteur nous narre platement ce qu’il s’est passé au début de l’année 2006 avec un ton quasi journalistique. C’est d’ailleurs ce ton neutre et cru à la fois qui m’a gênée au début de ma lecture. Cru parce que, malgré tout, Morgan Sportès ne lésine pas sur les détails. L’auteur n’apporte pas vraiment de jugement concernant les personnages, les faits (et pourtant il y aurait de quoi !). Il se contente de quelques petites vannes, de quelques petites remarques, de quelques hypothèses qui en disent parfois beaucoup concernant les failles du plan de Yacef, concernant cette bande de bras cassé.
J’ai été sidérée par tant de choses dans ce livre… Tout d’abord, je me suis demandée pourquoi. Pourquoi personne n’a osé parler alors que nombre de personnes étaient au courant (famille, amis, membres de la bande, …) ? Même les geôliers qui ont surveillé Elie étaient contre le chef de leur gang, contre sa façon d’agir. Nombre d’entre eux ont pris pitié, ont veillé le plus possible sur leur victime, ont souhaité arrêter sans jamais se rebeller, sans jamais se dénoncer, dénoncer ce qu’il se passait dans cet appartement, dans cette cave. J’ai été également choquée par le manque de conscience, le manque de maturité des personnages représentés dans ce livre. Les filles, servant d’appât, se contente de faire « leur travail » sans se demander pourquoi attirer une cible dans une ruelle obscure sans passant. Toutes ne se font que des suppositions fausses concernant le but de cette action. Tous les membres du gang des barbares semblent sous l’emprise de Yacef, semblent avoir peur de leur chef… J’ai été sidérée par la manière dont les membres acceptent « leur mission ». Cette mission semble être une sorte de fatalité, une sorte de banalité à effectuer sans qu’aucun d’entre eux ne pensent vraiment à une quelconque morale. J’ai été assez surprise de voir également que nombre d’entre eux ont des parents salariés, des frères et sœurs qui font des études alors que les membres de ce gang ne cherchent qu’à se faire de l’argent facile, de l’argent sale, quitte à risquer leur peau, et la peau de leur famille. Et puis surtout, j’ai été réellement choquée par le personnage de Yacef qui semble ne pas se rendre compte de la violence, de la gravité de ses actes. Il semble prendre cela à la légère, semble être fier de ce qu’il a fait. Il déclarera d’ailleurs au procès lorsque la présidente de la cours d’assises de Paris lui demandera de décliner son identité, sa date et son lieu de naissance « Je suis née à Sainte-Geneviève-des-Bois le 13 février 2006 » (endroit et jour où Elie fût brûlé vif).  Assez bizarrement, j’ai éprouvé une certaine pitié pour ces jeunes déboussolés, désorientés, sans morale, sans éthique, sous influence des uns et des autres. La rupture social est grande, nous saute immédiatement aux yeux…
C’est un livre que j’ai lu en apnée, hypnotisée par ses mots, par sa violence. C’est un livre qui nous montre les failles de notre système actuel, de notre monde actuel.  Je me suis également beaucoup interrogée sur la place des religions dans notre monde. Il faut dire que ce livre démontre plus ou moins que les conflits de religions sont toujours bien présents, bien réels…

 

En bref
Dérangeant, terrifiant mais passionnant, Tout, tout de suite est un livre qui fait froid dans le dos et nous jette en pleine figure la violence de nos sociétés actuelles…

 

« Que devient Elie dans cette affaire ? Une chose. Un objet de négoce. Entre l’Etat et un petit voyou. Une sorte de fétiche aussi, sur lequel Yacef, pour passer sa rage, frappe et s’acharne. Une poupée de magie noire qu’on crible d’épingles. Un trésor encore, enterré au fond d’une cave. Un capital dont le récent « propriétaire » enrage de ne pouvoir tirer profit. Cette « marchandise », en effet, ne trouve pas à se « vendre ». Sa cote baisse donc. Mais, avec cette cote, c’est la cote même de Yacef qui s’écroule : à ses yeux à lui, comme à ceux des types de sa bande. Lui, le caïd, ne serait-il qu’un charlot ? Ceux de Bobigny, déjà, le laissent choir. (…) Yacef est un général sans armée, ou presque. Il avait suscité toutes sortes de rêves. Ces rêves s’écroulent, comme ceux de la Perrette du pot au lait : le pot au lait en l’occurrence est un jeune homme de 23 ans, crevant de froid, pieds et poings liés, nu, au fond d’une cave obscure. »

 

Les avis de StéphieSoukeelasardine, …

 

Fayard, 379 pages, 2012

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